Alléluia ! Trois fois Alléluia !!! Ainsi donc, notre viril Président-Père Fouettard a tapé du poing sur la table et sévèrement tancer tous ces horribles banquiers (houuu les méchants !) : il serait éthiquement inacceptable que ces derniers s'octroient des « bonus » en ces temps de crise financière ! Et de faire venir quasi manu militari ces affreux jojos à l'Elysée dans le style « Banquier, si je t'ai convoqué c'est que tu le mêêêrite ! », afin de les exposer à l'opprobre générale sous l'œil gourmand des caméras tels des néo-Bourgeois de Calais, cravates en soie au lieu de la corde.
Et le bon peuple tenu de s'esbaudir devant l'autorité du chef qui, enfin, nous défend, nous petits, contre les gangsters sans vergogne du capitalisme aveugle et brutal.
Poudre aux yeux !
Tout ce remue-ménage est censé répondre à la critique (plus que justifiée) que l'on avait fournit aux banques des milliards de fonds disponibles sans contreparties. En outre, cette « mesure » (si l'on peut dire, puisque jusqu'à nouvel ordre c'est dans les Conseils d'Administration des banques que se décide la rémunération de leurs dirigeants et donc Sarkozy n'a aucun moyen légal de l'imposer, à moins de faire voter une loi en ce sens, vas-y, rêve !, ce qui veut dire qu'en 2010, fais péter le champagne, double ration de bonus !) cette « mesure », donc, est supposée donner corps à la grande croisade ô combien vertueuse de « moralisation du capitalisme ».
Baril de poudre aux yeux !
Remarquons tout d'abord que comme d'hab', Sarkozy a commencé par jouer les matadors avant de prudemment faire machine arrière :
« Le président de la République, Nicolas Sarkozy, avait déclaré à la mi-janvier que l'aide de l'Etat aux banques devait s'accompagner de contreparties sur le niveau des dividendes, la rémunération des dirigeants et le versement des bonus.
Sans aller jusqu'à réclamer l'arrêt du dividende, le chef de l'Etat avait demandé une modération de la rémunération des actionnaires. » (Boursorama.com 26/01/09)
Oui, oui, vous avez bien lu : « contreparties sur le niveau des dividendes » ! Il faut pas lui en vouloir à Sarkozy, vous savez comment il est, il se laisse prendre par l'exaltation du moment, là il se voyait en Che Guevara moderne, les mots lui sortent de la bouche sans qu'il puisse se réfréner et c'est après-coup qu'il prend conscience de ce qu'il vient de dire.
Parce que encadrer le versement des dividendes supposerait au minimum de placer des représentants de l'Etat au sein des Conseils d'Administration (ce qui aurait été une réelle « contrepartie), soit, Vade Retro Populace, légiférer sur la façon dont les bénéfices d'une entreprise sont redistribués ... Et là, on serait dans une autre perspective : un changement profond et réel du système économique.
Et c'est là que le concept fumeux de « moralisation du capitalisme » joue tout son rôle : insinuer dans la tête du bon peuple qu'au fond la catastrophe financière et économique qui s'abat sur notre bonne vieille Terre n'est due qu'à l'inconséquence et la manque de probité de quelques margoulins rusés (houu les méchants !) qui ont honteusement fourvoyer notre belle mécanique économique pour assouvir leur cupidité certes crapuleuse mais individuelle !
Et de bien mettre en avant les Madoff et autre Kerviel comme boucs émissaires expiatoires ...
Et de faire glisser sous le tapis LA question centrale : le partage des richesses.
Dans un excellent article datant de Janvier 2008, François Ruffin abordait déjà la question :
Partage des richesses, la question taboue
Afin de « défendre le pouvoir d'achat », le gouvernement français envisage une série de mesures - monétisation des congés non pris, travail le dimanche, implantation plus facile des hypermarchés. Une donnée du problème est presque toujours occultée : en vingt ans, la part des salaires dans le produit intérieur brut français a baissé de 9,3 %, ce qui correspond à plus de 100 milliards d'euros en partie transférés vers le capital. Cet élément central du débat en est devenu le point aveugle.
Par François Ruffin
« La part des profits est inhabituellement élevée à présent (et la part des salaires inhabituellement basse). En fait, l'amplitude de cette évolution et l'éventail des pays concernés n'ont pas de précédent dans les quarante-cinq dernières années. » D'où sont tirées ces lignes ? D'un texte de la Confédération générale du travail (CGT) ? Nullement : elles viennent d'un article de la Banque des règlements internationaux (BRI), une institution qui réunit chaque mois, à Bâle (Suisse), les banquiers centraux afin de « coordonner les politiques monétaires » et d'« édicter des règles prudentielles ». Ce n'est pas vraiment un repaire de marxistes ; pourtant, leur exposé sur cette « marge [de profit] d'une importance sans précédent » se poursuit sur vingt-trois pages .
Et qui redoute le pire ? « J'ai attendu et j'attends encore quelque normalisation dans le partage du profit et des salaires » car « la part des salaires dans la valeur ajoutée est historiquement basse, à l'inverse d'une productivité qui ne cesse de s'améliorer ». Or « ce découplage entre faibles progressions salariales et profits historiques des entreprises fait craindre (...) une montée du ressentiment, aux Etats-Unis comme ailleurs, contre le capitalisme et le marché ». Là, il s'agit de M. Alan Greenspan, ancien directeur de la Réserve fédérale américaine (Fed), qui livre ses inquiétudes au Financial Times.
Ce constat, chiffré, est unanimement partagé. D'après le Fonds monétaire international (FMI), dans les pays membres du G7, la part des salaires dans le produit intérieur brut (PIB) a baissé de 5,8 % entre 1983 et 2006. D'après la Commission européenne, au sein de l'Europe cette fois, cette part a chuté de 8,6 %. Et, en France, de 9,3 %.
Par le gigantisme des sommes en jeu, des dizaines de milliards d'euros, ces 9,3 % devraient s'installer au cœur du débat. Toute la contestation des « nécessaires réformes en cours » (« régimes spéciaux », retraites, sécurité sociale, mais aussi pouvoir d'achat) pourrait s'appuyer sur ce chiffre. Or c'est à l'inverse qu'on assiste : il est comme effacé de la sphère publique, éclipsé dans les médias, à peine mentionné par les responsables politiques. Un point central de l'économie en est devenu le point aveugle. (Le Monde diplomatique.fr Janvier 2008)
Je vous conseille d'aller lire l'article en entier, c'est assez édifiant.
Mais d'aucuns me rétorqueront : « Mais de quoi est-ce que tu nous parle ? Là, on parle de la crise, pas de justice sociale ou je ne sais quoi ... ! »
Pourtant ...
Pourtant on est bien là au cœur du problème. La crise n'est pas plus une catastrophe naturelle que les défaillances de Windows Vista (je m'égare mais j'ai acheté récemment un nouveau PC et depuis je suis tyrannisé par Vista ...). C'est une politique économique délibérée menée aux Etats-Unis et exportée en Europe via Thatcher et les néo-libéraux de tout poil.
On a délibérément organisé le transfert des richesses créées du salariat vers le capital. Mais les fameux 15% de rendement, ça s'organise. Alors on bloque les salaires et on augmente exagérément le taux de productivité, ce qui favorise le chômage (un syndicaliste américain déclarait drôlement que le fantasme de Chrysler était d'avoir UN ouvrier sur chaque chaine de montage, pour poser le sigle à l'avant de la voiture).
Mais comment financer la croissance quand le pouvoir d'achat stagne ? Simple : on encourage le recours massif au crédit.
D'où le fantastique développement d'une ingénierie financière avec trois missions : créer et gérer de nouveaux produits qui permettent de prêter à des ménages qui n'ont pas de moyen, organiser techniquement l'investissement des actionnaires vers les affaires juteuses et compléter la croissance par un apport purement spéculatif.
Et d'accompagner le mouvement d'un discours récurrent pour faire avaler la grosse pilule sur la sainte Entreprise, Mère de toutes les guerres économiques et de toute richesse à, éventuellement-on-verra-ça, redistribuer.
Jimmy St-Gelais, sur son blog, résume la situation :
"La prospérité économique des dernières années s'est basée sur un accès trop ouvert au crédit: hypothèques, cartes de crédit, prêts personnels et marges d'emprunt trop faciles ont poussé la
croissance à la hausse, mais sans une juste répartition des revenus, il est impossible de maintenir la vitesse de croisière économique à ce niveau.
Il s'agissait d'une fausse croissance, appuyée par des fonds que les consommateurs ne possédaient pas en réalité. Aussi, des bénéfices faramineux de la part des
compagnies que l'on alimentait par l'emprunt. Une croissance à crédit, voilà tout. Devant la hausse du coût de la vie, suscitée par les augmentations du prix du pétrole, bien des américains se
sont endettés sans penser au lendemain. Et on en voit les conséquences aujourd'hui."
(pourquedemainsoit.wordpress.com)
D'aucuns me rétorqueront derechef : « Hé, con, t'as pas suivi, dans son allocution devant faire-valoir, il a parlé de la règle des trois tiers comme quoi qu'y fallait partager entre actionnaires, investissement et salariés, tu vois bien qu'il a compris ! »
Ce à quoi je répondrais :
1° : Je n'ai rien dit la 1ère fois, mais rien ne vous autorise à me tutoyer, nous n'avons pas gardé les cochons ensembles !
2° : On peut exprimer une opinion contraire sans employer de termes triviaux, on n'est pas chez Sarkozy ici !
3° : Camion-citerne de poudre aux yeux !
Je m'explique (à propos du 3°, les deux autres points sont une question d'éducation) :
Notons tout d'abord, comme l'ont finement fait remarquer certains observateurs un poil ironiques, que le désormais 1er économiste de France avait oublié le 4ème tiers. Parce que jusqu'à nouvel ordre (mondial) les entreprises paient des impôts sur bénéfices. A moins que ce ne soit ce que nos amis Lacanien appellent un lapsus révélateur.
Effectivement, notre Président à déclaré que la règle des trois tiers était (je cite) « bonne ». Soit. Certes. Et donc ? Et donc : rien. Annonce sans suite et sans effet. Ca lui a paru plus adapté au contexte que de déclarer que le ciel est « bleu » ou que la santé c'est « important », mais ça a autant d'incidence.
Vous aurez noté qu'aucun des quatre heu ... comment on appelle ça, ha oui, il parait qu'on appelle ça des journalistes, n'a eu l'outrecuidance de lui dire : « Bravo M. le Président, voilà une sage et profonde Maxime, mais par quel règlement, quelle loi néo-bolchéviks allez-vous contraindre les entreprise à modifier la redistribution des bénéfices ? ». Ils se sont contentés d'opiner du brushing.
Si un jour ils croisent un marchand de carpettes, il ne faudra pas qu'il s'étonne de se retrouver victime de trafic d'être humains ...
Mais surtout : que nous annonce-t-il quelques minutes plus tard ? La suppression de la taxe professionnelle ! C'est-à-dire le report indirect de charges supportées par les entreprises sur les salariés via les contribuables ! C'est-à-dire l'exact opposé de l'objectif doctement déclaré « bon » quelques instants auparavant. C'est-à-dire un déséquilibre accru en faveur de l'entreprise !
Et là encore, aucun des quatre pantins présents n'a eu la présence d'esprit de connecter deux neurones pour lui faire une objection ...
Voilà la gestion de la crise par Nicolas Sarkozy : créer de gigantesques écrans de fumée en tenant des discours besancenotesques sur le capitalisme pour mieux camoufler qu'il ne changera pas sa ligne idéologique d'un iota : moins d'Etat, plus de Marché.
Il se voudrait brillant prestidigitateur qui nous hypnotise en faisant de grands mouvements avec son foulard (rouge) de la main gauche alors que la main droite a déjà fait disparaître la pièce dans sa poche.
Je crée le prix « supertanker de poudre aux yeux » et le remets respectueusement à notre Président de la République !
J-Fabien Ziegler
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